Le dossier

L'info n°1112/06/2026

Électricité: un enjeu vital

pour l’avenir de l’emploi

Le dossier icon

Sans énergie abordable et durable, pas d’industrie ni de transition climatique. Dans ce contexte, l’accès au réseau électrique constitue un enjeu majeur pour brancher la Wallonie à un avenir industriel.

David Morelli

L’énergie constitue un facteur de production central pour l’industrie. Alors que la transition suppose de remplacer progressivement les énergies fossiles par de l’électricité (idéalement décarbonée), notamment dans l’industrie, les crises géopolitiques et leurs conséquences sur les prix de l’énergie rappellent à quel point la volatilité des prix (lire encart p.10) et les tensions d’approvisionnement peuvent fragiliser l’ensemble du tissu économique. La capacité pour les entreprises de disposer d’une électricité abondan­te, accessible et à prix compétitif est devenue un facteur déterminant dans leurs décisions de rester, d’investir, de s'installer en Wallonie... ou de partir ailleurs. Sans électricité suffisante et accessible, il ne sera pas non plus possible de réussir la décarbonation de l’industrie imposée par les objectifs européens à l’horizon 2050.

Derrière ces constats techniques, il y a une réalité sociale majeure: sans énergie compétitive, des milliers d’emplois industriels sont me­nacés. Les travailleurs de secteurs électro-intensifs comme la chimie, le verre ou encore la sidérurgie sont directement confrontés à cette pression.

Dans ce contexte, l’électrification des usages – processus clé de la transition énergétique – apparaît à la fois comme une opportunité et comme un défi majeur pour l’industrie wallonne.

Obstacles à la transition

Les prix industriels de l’électricité, deux à quatre fois plus élevés que dans certaines régions concurrentes comme les États-Unis, représentent aujourd’hui un obstacle majeur à la compétitivité des entreprises installées en Belgique. Face à la double contrainte d’une réduction de leurs émissions de CO₂ pour respecter les réglementations européennes et d’un maintien de leur compétitivité dans un marché mondial très concurrentiel, ce différentiel de coût peut avoir des conséquences lourdes: reports ou abandon d’investissements, déloca­lisations, etc.

Au-delà du prix, l’accès au réseau électrique constitue un enjeu tout aussi critique. Aujourd’hui, les réseaux sont saturés et peinent à répondre à la demande croissante. De nombreux projets industriels – y compris des projets de décarbonation – sont ralentis faute de capacité de raccordement. Conséquences: des
investissements bloqués, des projets de transformation retardés et
des objectifs climatiques diffi­cile­ment atteignables. Des in­fra­­structures de haute/moy­en­ne tension (Elia) et de basse tension (Ores/Resa) doivent être construites. Sans construction de toutes les infrastructures de transport et de distribution nécessaires pour ame­­ner l’électricité jusqu’au poste de transformation des industries, la transition énergétique risque de rester un objectif théorique, avec de graves répercussions économiques et sociales.

Le dossier de la Boucle du Hainaut, colonne vertébrale du réseau en très haute tension (380 KV), fait partie des enjeux liés à cette question (lire p.11). «La Boucle du Hainaut est essentielle, mais il existe également des manques dans les réseaux à moindre tension (150 KV et en deçà) ainsi que dans le réseau de distribution Ores/Resa, explique Luc Norga, collaborateur au service d’études de la CSC bâtiment – industrie & énergie (CSCBIE). Je pense que les investissements dans les réseaux de transport et de distribution devraient aller de pair avec une vision et des priorités en matière de politique industrielle».

La question des règles d’accès aux réseaux électriques constitue également une importante et délicate question. C’est d’au­tant plus vrai à l’heure où les data centers, extrêmement énergivores, se multiplient et risquent de faire concurrence à l'installation de nouvelles industries et/ou, à terme, à l'électrification des procédés industriels. «Un décret sur la répartition des accès disponibles aux réseaux est d’ailleurs en préparation en Wallonie, visant une meilleure utilisation des ré­seaux et une anticipation des besoins, précise Luc Norga. Le décret prévoit notamment une segmentation des accès par catégorie d’usage afin de mieux encadrer le développement de certains secteurs et prioriser certains usages.»

Sans énergie compétitive, des milliers d’emplois sont
menacés. Les travailleurs de la chimie, du verre ou encore de la sidérurgie sont directement concernés.

Investissements massifs

Électrifier l’industrie signifie con­som­mer beaucoup plus d’électricité. Si cette électricité est trop chère ou insuffisante, ce sont les travailleurs qui risquent de payer la facture: restructurations, pertes d’emplois, fermetures de sites. La question de l’é­nergie (modernisation des réseaux électriques, développement des énergies renouvelables, électrification de l’industrie…) est donc, au même titre que la décarbonation de l’industrie, au cœur de la transition et de la réindustrialisation de l’Europe et a fortiori, de la Wallonie.

La question de l’électricité dépasse largement le cadre technique. Il s’agit aussi d’un enjeu de souveraineté industrielle et sociale. Le mur d’investissement auquel les acteurs industriels et les autorités doivent faire face constitue un énorme défi, mais ces investissements sont indispensables pour doter la Wallonie d’un appareil industriel énergétiquement plus efficace et sauvegarder l’emploi. Sans décisions politiques fortes pour garantir une énergie accessible et abordable, la Wallonie risque de voir son industrie décliner. Et avec elle, des milliers d’emplois de qualité.

Les investissements dans les réseaux de transport et de distribution devraient aller de pair avec des priorités en matière de politique industrielle.