La Belgique est un pays fortement imposé. C’est à peu près le point de départ de tout débat politique sur notre fiscalité. Mais une nouvelle étude de l’Institut Hiva, réalisée par le professeur émérite Jozef Pacolet et la chercheuse Alexandra Fernandes, montre toutefois que ce constat ne reflète que la moitié de la réalité. Derrière la forte pression fiscale se cache en effet un autre phénomène: un niveau historiquement élevé d’exceptions fiscales, d’exonérations et, par conséquent, de pertes de recettes. «Quiconque parle aujourd’hui de nouvelles baisses d’impôts sans se pencher sur le volet des recettes sape le financement de la sécurité sociale et des services publics», déclare le professeur Jozef Pacolet.
Bram Van Vaerenbergh
Selon l'étude d'Hiva, les recettes fiscales et parafiscales en Belgique représentaient ensemble environ 42% du PIB (produit intérieur brut) en 2025. Ce chiffre reste élevé par rapport à d'autres pays. Mais, dans le même temps, les chercheurs soulignent que les pouvoirs publics laissent également passer d'énormes sommes d'argent. «Les pertes de recettes fiscales et parafiscales, dues aux exonérations, aux régimes fiscaux avantageux et aux réductions, s'élèvent aujourd'hui à exactement 20% du PIB», explique le professeur Pacolet.
Cela apporte tout de même une certaine nuance à l'image classique d'une Belgique trop taxée. «J’ose parler d’une maladie endémique de la non-imposition. Les dépenses fiscales, en particulier, restent élevées. Les dépenses fiscales au sens strict ont de nouveau augmenté ces dernières années pour atteindre 6,5% du PIB, tandis que le manque à gagner fiscal total a même atteint en 2023 un record historique de 18,7% du PIB.»
Selon J. Pacolet, cela est difficilement conciliable avec le discours sur la discipline budgétaire et les économies nécessaires. «Il n’y a aujourd’hui aucune marge de manœuvre pour des baisses d’impôts, affirme-t-il sans détour. Si l’on veut à la fois assainir les finances publiques et préserver la protection sociale, il faut aussi oser se pencher sur le volet des recettes.» Que le travail soit lourdement taxé en Belgique n’est plus un secret depuis longtemps. En théorie, une baisse de cet impôt devrait s’accompagner d’un glissement vers l’imposition du patrimoine et des revenus du capital. Mais selon l’étude, c’est surtout autre chose qui s’est produit dans la pratique: les recettes fiscales globales ont diminué.
«Entre 2013 et 2025, les recettes fiscales et parafiscales totales sont passées d’environ 45% à 42% du PIB. Et pourtant, des avertissements avaient été lancés, tant par l’Europe et les agences de notation que par le gouverneur de la Banque nationale lui-même, soulignant la nécessité de renforcer structurellement nos finances publiques», poursuit J. Pacolet.
«Les baisses d'impôts sont toujours populaires sur le plan politique, mais elles finissent presque toujours par exercer une pression supplémentaire sur les dépenses. On ne peut pas dissocier le débat sur les retraites, le chômage et les malades de longue durée de l'érosion des recettes. On ne peut pas avoir un État-providence fort sans recettes publiques solides. Sans cotisations ni impôts, il n'y a pas de protection sociale», affirme-t-il.
La Belgique dispose du deuxième patrimoine net le plus élevé (biens mobiliers et immobiliers confondus, moins les dettes) de l'Union européenne. Ce patrimoine des ménages belges s'élève à 528% de notre PIB. Pourtant, les impôts sur le capital et les revenus du capital restent relativement limités. L'impôt sur les sociétés est certes passé d'environ 2 à 4% du PIB, mais cela s'explique aussi par la forte augmentation des bénéfices des entreprises. Les autres impôts sur le capital stagnent, depuis près de trente ans, autour de 4% du PIB.
«Récemment, de nouvelles réformes ont été adoptées, telles que la taxe sur les comptes-titres, qui est passée de 0,15% à 0,30%, ainsi que la nouvelle taxe sur les plus-values de 10%. Mais là encore, des exceptions substantielles ont été immédiatement prévues. Et ce, alors que la taxe sur les plus-values avait déjà été introduite à un taux faible de 10%, explique J. Pacolet. Les recettes attendues de cette taxe sur la plus-value ne s’élèveront qu’à 236 millions d’euros en 2026, soit à peine 0,039% du PIB. Dans les pays où une telle taxe existe depuis plus longtemps, les recettes s’élèvent en moyenne à 0,2% du PIB. Dans certains cas, elles dépassent même 1%. Cela montre une fois de plus la tendance belge à entourer immédiatement les taxes d’exceptions et de régimes préférentiels».
20% du PIB
Ce sont les pertes de recettes dues aux exonérations, aux régimes fiscaux avantageux et aux réductions.
Il ne fait aucun doute que le débat sur la fiscalité est donc indissociable de l’avenir de la sécurité sociale, car ce débat concerne les pensions, les soins de santé, l’incapacité de travail, les soins aux personnes âgées et les services publics. «Ceux qui affirment que les recettes ne doivent pas augmenter disent en réalité que ces dépenses doivent être réduites, affirme J. Pacolet. Tout le monde est favorable aux baisses d’impôts. Mais au final, cela signifie presque toujours que l’on ne regarde plus que les dépenses. Dans ce cas, réduire la protection sociale devient la seule option qui reste. Et travailler plus longtemps ne doit pas devenir synonyme de travailler plus longtemps pour une pension réduite. J’ai toujours plaidé pour travailler plus longtemps afin de garantir une pension décente, et non pour démanteler ou réduire la protection sociale.»
C'est pourquoi un choix fondamental s'impose: la Belgique va-t-elle continuer à combiner baisses d'impôts et pression croissante sur les dépenses et la sécurité sociale, ou va-t-elle opter pour une base fiscale plus large et plus équitable? L'étude se termine donc par un avertissement clair: l'assainissement budgétaire ne pourra pas aboutir si l'on ne tient pas compte des recettes. Selon les chercheurs, reporter davantage les baisses d’impôts et réduire les exceptions existantes n’est pas un choix idéologique, mais une nécessité budgétaire.
«Pour chaque euro que l’État perçoit, il y en a aujourd’hui un qu’il ne perçoit pas, conclut J. Pacolet. Il faut alors se demander si la Belgique est vraiment trop taxée, ou si elle a surtout accumulé trop d’exceptions.»
Il faut alors se demander si la Belgique est vraiment trop taxée, ou si elle a surtout accumulé trop d’exceptions.
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