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Le terrain

L'info n°1911/11/22

Interview

«J’ai parfois l’impression qu’on danse sur le Titanic»

François Sana est conseiller transition juste au service d’études de la CSC. Dans la foulée de la marche pour le climat du 23 octobre, il fait le point sur les politiques climatiques.

Propos recueillis par Donatienne Coppieters

La CSC marche chaque année pour le climat depuis 2008 et on a l'impression que les responsables politiques ne prennent pas leurs responsabilités. À quoi ça sert de continuer à manifester?

Le but est toujours le même depuis qu'il y a des mobilisations, c'est de mettre la pression sur le politique. L'histoire syndicale est remplie de luttes sociales. Certaines ont marché, d’autres pas et on revient en arrière sur certains droits qu'on croyait acquis. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a jamais fait avancer les droits sans se battre. On peut faire le parallèle avec le droit pour l'égalité des genres. Est-ce qu'il faut arrêter de se mobiliser parce qu'on n'est toujours pas à salaire égal?

Où en est la Belgique par rapport à l’Europe?

Avec seulement 13% de production d’énergies renouvelables, la Belgique est un des pires élèves de la classe européenne avec certains pays de l'ancien bloc de l'Est. Plusieurs pays européens - dont la Norvège, la Suède, l’Autriche et le Portugal - ont des mix énergétiques où plus de 50% de l'électricité est produite de façon renouvelable. La Belgique est néanmoins forte sur les éoliennes offshore, en mer. Au niveau mondial, nous faisons partie des pays ayant le plus de capacités offshore installées et il y a des projets pour continuer à les développer. Mais il y a plusieurs questions qui se posent: quelle est la qualité des emplois des travailleurs qui installent ces éoliennes et qui travaillent dans leur maintenance? Doit-on laisser ces éoliennes aux mains des grandes multinationales ou faut-il les nationaliser ou les socialiser en permettant aux citoyens d'investir dans des éoliennes off-shore?

Quel est le problème belge?

Un des plus gros problèmes que nous avons, c'est la gouvernance et le morcellement des compétences. Le fédéral est compétent pour certaines choses, les Régions ont de plus en plus de leviers et il n’y a pas de coordination entre les niveaux de pouvoir.

Il y a bien une commission nationale pour le climat, mais elle se réunit très peu et est très peu transparente. Il n’y a pas non plus en Belgique un responsable absolu du climat qui pourrait imposer notamment une meilleure coordination entre les entités qui composent notre pays.

Il y a des visions et des stratégies au niveau des trois Régions et du fédéral, mais il n’y a pas de vision, ni de stratégie nationale. Ça fait 10 ans que la CSC, avec la Coalition climat, demande une intégration plus poussée des politiques climatiques.

Comment faire avancer les choses en Belgique?

Nous proposons la création d’un codéco pour le climat, un comité de concertation qui devrait se réunir régulièrement pour faire discuter ensemble les cabinets ministériels des quatre niveaux de pouvoir. Ça permettrait d'avancer, de se parler de façon structurelle.

Y a-t-il une Région meilleure qu’une autre?

C’est difficile à dire parce qu’il y a les objectifs sur papier et puis il y a la concrétisation sur le terrain. La Région Bruxelles-capitale et la Région wallonne ont revu récemment à la hausse leurs ambitions de réduction de gaz à effet de serre (-55% à l’horizon 2030), avec un engagement de neutralité climatique en 2050. La Flandre reste à l’objectif de moins 40% de GES à l’horizon 2030.

Le ministre wallon de l'Énergie a proposé un plan air-climat-énergie à l'horizon 2030 qui est aligné sur les moins 55%. C’est la première fois qu'on a un plan qui est véritablement aligné avec l'objectif politique. La Région bruxelloise s’est également dotée d’un plan air-climat-énergie dont les objectifs sont alignés sur les objectifs internationaux. Il faudra s’assurer que la concrétisation suivra de façon socialement juste.

Les rapports du Giec, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, sont chaque année de plus en plus alarmants et alarmistes. N’est-il pas déjà trop tard pour enrayer le réchauffement climatique?

La question de savoir si on est trop tard, ça fait des années qu'on se la pose, et ça dépend trop tard pour qui, pour quoi. Pour ceux qui ont subi les inondations l'été dernier en Belgique, pour eux c'est trop tard. Une partie des changements en cours est irréversible et il faut le dire clairement. Tout l'enjeu maintenant, c'est de freiner le réchauffement climatique. Une chose est d'avoir un réchauffement à 4° qui explose tout, qui crée des guerres, des famines et un monde complètement chaotique en 2100 pour nos enfants et petits-enfants. Une autre chose est de freiner au maximum le réchauffement. L’objectif actuel mondial reste quand même de le limiter à 1,5° par rapport à l'ère préindustrielle. On est à 1,2° de réchauffement pour l'instant, donc mathématiquement, c'est toujours jouable. Les progrès technologiques, dont les énergies renouvelables, peuvent maintenant faciliter cette transition. Le problème, c'est que ça devient de plus en plus une course contre la montre. L’objectif de 1,5° risque d'être compliqué à atteindre, mais si on n'y arrive pas, chaque 10e de degré compte parce qu’à chaque 10e de degré de température qui augmente, ce sont des dégâts en plus qu'on crée. Il convient donc d’agir dès maintenant avec le maximum de force.

Trois-quarts des pays de la planète ont à présent l’objectif d'atteindre la neutralité carbone. Les planètes commencent à s'aligner. Les dégâts et les catastrophes climatiques deviennent de plus en plus effrayants, mais ça peut créer une émulation positive et un soutien politique de plus en plus fort vers des mesures de plus en plus à la hauteur des enjeux.

C'est notre rôle en tant que syndicat d’exiger que ces mesures soient des mesures de transition juste, qui bénéficient à la population la plus fragilisée et à la classe moyenne, qui réduisent les inégalités et qui créent de l'emploi de qualité. Il faut continuer à maintenir la pression politique pour que ça se passe de cette façon-là.

La crise énergétique actuelle ne risque-t-elle pas de remettre en question les objectifs climatiques?

C'est la grosse question. Aujourd’hui, on pourrait dire que la sécurité d'approvisionnement en énergie semble plus importante que l’urgence climatique et que tout est bon pour devenir indépendant du gaz russe. L’Allemagne rouvre des centrales à charbon alors qu'elle a des objectifs énergétiques et climatiques très ambitieux. Ce n’est évidemment pas ce que nous défendons. Il faut veiller à ce que les mesures qui sont prises pour nous sortir de cette crise énergétique ne nous condamnent pas à de plus graves crises à l’avenir en nous enfermant dans les énergies fossiles à long terme.

Nous avons besoin d'une articulation entre des mesures à court terme d'urgence sociale tout en gardant le cap sur la neutralité carbone en 2050.