Le dossier

L'info n°0420/02/2026

Manifestation nationale:

la réforme des pensions 

a tout faux

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Réforme du chômage, saut d’index, heures supplémentaires, hausses tarifaires…
Les mesures de l’Arizona pèsent de manière injuste et disproportionnée sur les épaules (et le portefeuille) des travailleurs. À quelques semaines de la mobilisation du 12 mars, la rédaction de L’Info revient sur la réforme des pensions.

Bram Van Vaerenbergh

La réforme des pensions du gouvernement Arizona entre dans une phase décisive: le gouvernement a transmis son avant-projet de loi au Conseil d’État. Les textes de loi iront ensuite au Parlement. Les mobilisations syndicales ont permis d’apporter des adaptations par rapport aux intentions initiales du gouvernement, comme la prise en compte du chômage temporaire et de la maladie, ainsi que le nombre de jours à prester durant la première année de carrière, qui a été revu à la baisse. Il n’en reste pas moins que la réforme des pensions prévue par le gouvernement regorge encore d’injustices.


Brabant wallon.

Le mythe des pensions «impayables»

Le gouvernement De Wever justifie la réforme des pensions en avançant l’argument selon lequel ces dépenses deviennent insoutenables. Cette affirmation n’est que partiellement correcte: selon le Comité d’étude sur le vieillissement, l’augmentation la plus marquée des coûts du vieillissement concerne non pas les pensions, mais les soins de santé. En réalisant aujourd’hui des économies sur les pensions, l’Arizona fait peser la charge sur ceux qui y ont déjà contribué tout au long de leur carrière. Ce sont surtout les pensions les plus basses qui sont les plus durement touchées, tandis que le patrimoine accumulé en dehors de la sécurité sociale reste largement épargné pour d’autres. La prétendue insoutenabilité financière n’est pas une loi de la nature, mais le résultat de choix politiques.

Le prix des choix politiques: 240 milliards d’euros

240 milliards d’euros, c’est le montant vertigineux des pertes de recettes pour la sécurité sociale dues à la baisse structurelle de toutes sortes de cotisations patronales. Au début des années 2.000, celles-ci s’élevaient encore à environ 35%. En 2025, elles ne représentaient plus que 27%. Ces choix politiques ont privé notre pays de 13 milliar­ds d’euros par an pour faire face au vieillissement de la population. Si l’on y ajoute le tax shift et le glissement vers des formes de travail comme les jobs d’étudiants et les flexijobs, sur lesquelles des cotisations sociales faibles, voire nulles, sont versées, il est clair que le manque à gagner provient du côté des recettes et non des dépenses.

156 jours: un énorme impact social

La nouvelle définition d’une année de carrière – au moins 156 jours prestés au lieu de 104 – entraîne des conséquences importantes. Les travailleurs à temps partiel, ou avec horaires irréguliers, risquent de voir certaines années de carrière ne plus être prises en compte pour leur droit à la pension anticipée. Une tolérance de cinq jours sur la carrière est prévue, mais elle ne suffit pas à faire compenser la réalité (sectorielle). Les travailleurs sont dès lors pénalisés pour des con­ditions de travail sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle.

240 milliards

c’est le montant vertigineux des pertes de recettes pour la sécurité sociale.

Le 12 mars, se mobiliser parce que...

Le gain annoncé par la réforme fiscale fond face
aux hausses de TVA et d’accises


Charles (40 ans) Et Léa (41 ans) gagnent 2.088,73 euros de plus par an... ou peut-être pas?

Charles travaille à mi-temps et gagne 2.000 euros brut. Sa partenaire Léa travaille à temps plein et perçoit 3.500 euros brut. Ils ont deux enfants à charge. 

Grâce à la réforme fiscale fédérale, ils gagnent 2.088,73 euros net en plus par an à partir de 2030. Une excellente nouvelle! Mais est-ce vraiment le cas? 

Charles et Léa chauffent leur maison au gaz naturel. Avec la hausse des accises sur le gaz, combinée au nouveau système d’échange de quotas d’émission à partir de 2028, ils devront débourser 341 euros de plus par an. Ajoutez encore diverses hausses de TVA sur la consommation – hôtels, campings, friteries, sport, festivals, etc. – et le ménage devra débourser 170 euros de plus par an. 

Leur chaudière doit également être remplacée mais comme ils habitent en ville, une pompe à chaleur n’est pas une option. Ils doivent donc acheter une chaudière à condensation, soumise à une TVA de 21% au lieu de 6%. Soit un surcoût de 750 euros. 

Enfin, les gouvernements wallon et bruxellois poursuivent une politique qui entraîne une hausse du coût de la vie: hausse de la facture d’eau, de l’abonnement TEC, de l’enseignement, etc.

Carrière lourde: une compensation quasi inexistante

Les carrières lourdes ne sont plus prises en compte. Un système spécifique de pension anticipée à 60 ans est bien prévu, mais uniquement pour les person­nes totalisant 42 années de carriè­re, avec 234 jours de travail effectif par an. Dans la prati­que, cette pension anticipée n’est donc accessible qu’aux travailleurs ayant une carrière ininterrompue à temps plein. Vous avez été mala­de, vous avez connu des périodes de chômage ou vous avez interrompu votre carrière pour prodiguer des soins? Pas de chance! Les chiffres montrent que ce dispositif profite surtout aux indépendants. Les salariés, et en particulier les femmes, y ont difficilement accès. La promes­se de tenir compte des carrières lourdes se retrouve ainsi largement vidée de sa substance.

Bonus-malus neutre: un démantèlement social

Le système de bonus et de malus pension réduit le montant de la pension en cas de départ anticipé et l’augmente lorsque la pension est reportée. Le bonus n’est accessible qu’à un petit groupe de travailleurs, alors que le malus s’applique à une large majorité. Pour les jeunes travailleurs, il peut atteindre 5% pour chaque année durant laquelle, selon les pouvoirs publics, vous n’avez pas travaillé suffisamment longtemps. Pour beaucoup de travailleurs, il est irréaliste de travailler jusqu’à 67 ans au rythme de travail actuel. Les chiffres les plus récents indiquent que l’espérance de vie en bonne santé dans notre pays est de 63,7 ans. Ainsi, une mesure présentée comme neutre conduit en réalité à des diminutions structurelles des pensions pour la majorité des travailleurs.

Huit pensionnés sur dix qui n’atteignent pas 35 années de carrière sont des femmes.


Mons.

Changer les règles du jeu en cours de route n’est pas correct

La réforme des pensions qui est planifiée introduit de nouvelles règles, plus strictes, appliquées avec effet rétroactif à des années de carrière passées. Les travailleurs qui ont fait des choix de carrière selon les règles en vigueur à l’époque risquent d’être sanctionnés a posteriori. Les personnes proches de la pension ne peuvent plus réorienter leur carrière et supportent une charge disproportionnée. Une réforme ne peut pas s’appliquer aux droits déjà constitués.

Le risque de pauvreté accru

Des micro-simulations réalisées par le Service fédéral des pensions (SFP) révèlent des pertes de pension importantes: en moyenne 170 euros par mois pour les travailleurs au revenu médian, avec des pertes pouvant dépasser 300 euros. Dans le quintile des pensions les plus basses, soit les 20% de pensions les plus faibles, 42% des personnes concernées voient leur pension diminuer davantage. Pour beaucoup, la pension anticipée devient ainsi im­possible. Mais surtout, derrière ces chif­fres se cachent des personnes ayant exercé des carrières lourdes et souffrant de problèmes de santé. Une politique qui banalise de telles pertes accroît le risque de pauvreté à un âge avancé.

Les femmes touchées de manière disproportionnée

Elles travaillent plus souvent à temps partiel, interrompent davantage leur carrière pour prodiguer des soins et présentent des parcours professionnels plus fragmentés. Cette réalité est insuffisamment prise en compte dans la réforme. Le risque de se voir appliquer un malus de pension est nettement plus élevé chez les femmes: 49% des travailleuses sont touchées par ce malus. Huit pensionnés sur dix qui n’atteignent pas 35 années de carrière sont des femmes. En procédant de la sorte, le gouvernement crée une discrimination indirecte et mine les efforts antérieurs visant à réduire l’écart de pension entre les femmes et les hommes.

Régimes de fin de carrière? Plutôt un piège

Les emplois de fin de carrière sont censés aider les travailleurs à rester actifs plus longtemps. Or, ils ne sont pas pris en compte comme des emplois effectifs pour l’exemption du malus. Ils entraînent même une réduction des droits à la pension. Ainsi, les personnes qui choisissent sciemment de prolonger leur carrière par le biais d’un régime de fin de carrière risquent de percevoir une pension plus faible ou de se voir appliquer un malus. La politique qui prétend stimuler l’allongement de la carrière sape ainsi les instruments qui doivent précisément permettre de travailler plus longtemps. Les régimes de fin de carrière méritent d’être protégés et non pénalisés.

Des micro-simulations réalisées par le SFP révèlent des pertes de pension importantes: en moyenne 170 euros par mois pour les travailleurs au revenu médian, avec des pertes pouvant dépasser 300 euros.

Le 12 mars, se mobiliser parce que...

Le nouveau système d’heures supplémentaires fait perdre du revenu


Karim (36 ans) perd 1.206,31 euros net par an

Karim travaille dans le secteur de la construction et gagne 20,406 euros brut de l’heure. Chaque année, il preste 180 heures supplémentaires, pour lesquelles il ne percevra plus de sursalaire désormais. Il relève maintenant du régime d’exonération fiscale, ce qui n’est pas avantageux pour lui.

Comme le sursalaire de 20% est supprimé et que l’employeur de Karim applique le nouveau système, Karim percevra 1.206,31 euros net de moins par an. Son employeur, quant à lui, y gagne: il peut économiser 1.977,38 euros par an.

Les heures supplémentaires assorties d’un sursalaire sont plus avantageuses pour le travailleur que le nouveau système, dans lequel les heures supplémentaires sont payées sans cotisations sociales ni impôts. Si l’employeur adopte ce nouveau régime, le travailleur est perdant.


Charleroi.

Mise en œuvre chaotique

Le SFP indique qu’il faudra attendre la fin de l’année 2027 pour avoir des garanties que les modèles de calcul seront fiables et que la qualité des données sera suffisante. La réforme des pensions risque donc d’être appliquée alors même que sa mise en œuvre technique n’est pas prête. D’ici là, les citoyens risquent de recevoir des informations erronées ou incomplètes et de devoir prendre des décisions importantes en mati­ère de pension sans en connaître réellement les conséquences. Avant d’introduire une réforme, il est indis­pensable que les systèmes soient fiables.

Une alternative juste existe ?


«Il n’y a pas d’alternatives»
ne cesse de répéter Bart De Wever. Pourtant, une réforme des pensions juste est parfaitement possible. Les nouvelles règles ne doivent s’appliquer qu’aux années de carrière à venir, dans le respect des droits constitués. Les périodes de soins, de maladie et de chômage doivent continuer à être pleinement assimilées. La pension minimum ne peut en aucun cas être sapée par un malus. Des marges de tolérance plus larges ainsi que des mesures transitoires claires sont essentielles: la politique des pensions doit offrir une sécurité, et non infliger des sanctions à vie.

Retrouvez plus d’infos sur la réforme des pensions dans les numéros 15, 20 et 21 de L’Info sur l’app.

Le 12 mars, se mobiliser parce que...

Les pensions s’effritent sous les nouvelles règles 


Marc (66 ans) et Isabelle (60 ans) perdent 8.121,20 euros brut par an

Marc est pensionné depuis le 1er décembre 2024 et perçoit 3.000 euros brut. Son épouse Isabelle avait droit à une pension de 1.800 euros brut, mais elle a été licenciée pour raisons médicales et n’a pas réussi à trouver un emploi à son âge. Elle prendra donc sa pension le 1er juillet 2027, à 61 ans, après 43 ans de carrière.

Avec les réformes fédérales, Franck perdra 1.868,40 euros brut par an, à cause de l’absence de liaison au bien-être et de la limitation de l’indexation en 2030 et les années suivantes.

Avec l’introduction du malus pension, Isabelle subira une réduction de 24% de sa pension en 2027, soit 432 euros brut par mois, ou 5.184 euros brut par an. Elle ressentira également les effets de l’absence de la liaison au bien-être et de la limitation de l’indexation: ces mesures lui coûteront encore 1.068,80 euros brut par an.


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