Frédéric Mau, salarié du groupe Vinci Construction et président de l'Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics (France), explique les conséquences du réchauffement climatique dans son secteur1.
Les constructeurs de route font partie des travailleurs exposés à des chaleurs intenses.
Je suis constructeur de routes. Notre matière première arrive à 160°C sur site. La température peut monter jusqu’à 75°C, à un mètre du sol. On fait face à une barrière thermique infranchissable qui atteint les limites humaines. Je rappelle que le sang se met à bouillir à 100°C. En période caniculaire, même les salariés les plus aguerris ne tiennent plus: il y a des évanouissements et des hospitalisations.
Une chose dont on entend moins parler, ce sont les écarts thermiques. On a l'habitude d'être dehors et nous sommes rompus au chaud et au froid. Mais au mois de mai de l’année dernière, on a eu des écarts de 20°C en 48 heures. Un véritable choc thermique pour le corps humain qui a besoin d’entre 10 et 12 jours pour s'habituer à son environnement. Les corps ne tiennent pas. De plus, quand on fait une route et qu’un salarié tombe quand il a un coup de chaud, il se brûle sur le matériau. Et ce sont des brûlures chimiques, très longues à soigner, sales, avec un empoisonnement du sang. Une telle chute est rarement sans séquelles. Syndicalement, nous sommes pleinement mobilisés sur ces sujets.
On nous dit: changez les horaires. Travaillez plus tôt, à la fraîche. Mais si on a un chantier en ville, on n'a pas envie qu’on nous balance des frigos du quatrième étage! Dans certains villages, les salariés ont été reçus avec un fusil… Donc décaler les horaires, ça peut être une solution, mais ça ne peut constituer l'alpha et l'oméga de toutes les solutions.
Le risque pour le business et les emplois dans la construction alors qu’il y a des signes d’emballement du dérèglement climatique, c’est d’aboutir à du travail à la carte: l'environnement climatique nous permet de travailler? Alors on y va. Si pas, on reste à la maison. Donc quid des rémunérations, des emplois d'appoint, etc. C'est un changement de fond dans nos sociétés. L’autre risque, c’est de mettre les salariés organiques de l'entreprise à l'abri et de faire intervenir des salariés détachés, des travailleurs sans papiers soumis au chantage aux papiers, un précariat. Les enjeux sont importants.
Nous sommes aussi en train de réaliser une étude sur les températures sous casque, qui est imposé pour construire des routes par les gens qui n'ont jamais travaillé dans ce secteur. Une conséquence, ce sont des évanouissements à cause d'un équipement de protection. On déplace le risque… Les solutions? Il faut faire de la dentelle: intégrer à part entière l'environnement météo à chaque chantier. On ne peut pas décider de quelque chose pour tout le monde en même temps. Un travailleur du pourtour méditerranéen n’a ni le même ressenti ni les mêmes résistances qu’un travailleur vivant près de la mer du Nord. Un scientifique, un cabinet d'études va nous permettre de prendre recul, mais les experts sur l'environnement immédiat de travail, ce sont les salariés.
75°C
peuvent être atteints à un mètre du sol en construisant les routes.
1. Conférence Etui, id.
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