Partout en Europe, les travailleurs sont confrontés aux différentes facettes du changement climatique et aux phénomènes météorologiques extrêmes qui l’accompagnent. Le réchauffement du climat, qui s’est traduit cet été par des périodes caniculaires d’une durée et d’une intensité inédite dans nos contrées, rend urgent, au vu de l’augmentation de leur fréquence, le renforcement de la protection contre l'exposition à la chaleur sur le lieu de travail. Celle-ci peut avoir des impacts importants, non seulement sur la santé et les conditions de travail des travailleurs, mais aussi sur leur productivité, leurs revenus et la sécurité de l'emploi.
Si l’ensemble des travailleurs est affecté, ces expositions touchent de manière plus aiguë les travailleurs et les secteurs plus exposés tels que la construction, les transports, la livraison et la logistique, l’agriculture, etc. Un rapport publié par l’Etui, le centre de recherche indépendant de la Confédération européenne des Syndicats2, considère le stress thermique lié aux températures élevées comme le premier problème auquel s'attaquer.
Comme l’Europe est le continent de la planète qui se réchauffe le plus rapidement, les lieux de travail y ont également enregistré la hausse de température la plus rapide au cours des 20 dernières années: environ 130 millions de travailleurs européens sont exposés au stress thermique, provoquant annuellement quelque 277.000 blessés et 230 morts. «Des chiffres qui sont sans doute sous-évalués», ajoute Andrea Flouris, professeur de physiologie à l’Université de Thessaly (Grèce).
Les causes principales du stress thermique au travail sont déterminées par une combinaison de facteurs environnementaux et liés au travail, notamment la température, l’humidité de l’air, la chaleur rayonnante du soleil ou des machines, les mouvements d’air, ainsi que la chaleur métabolique générée par le travail physique, les vêtements et l’utilisation d’équipement de protection individuelle (EPI). Le risque dépend de la charge thermique totale subie par le travailleur, qui varie considérablement selon les tâches et les environnements3. «Prenons l’exemple d’une personne travaillant dans une blanchisserie où le taux d’humidité est d’environ 90%, développe Andrea Flouris. La simple mesure de la température ne permet pas de décrire son stress thermique. Pensez également aux personnes qui travaillent à l’extérieur: se contenter de mesurer la température néglige le fait que ces personnes sont exposées au rayonnement solaire toute la journée. Au-delà des recommandations générales, il faut adapter les mesures à chaque individu.»
Un autre problème selon cet expert, c’est que la chaleur affecte la santé bien avant que les travailleurs ne s’en rendent compte. «Avant même que la température corporelle ne monte, le cerveau et le système nerveux central sont déjà affectés par la chaleur, avec pour conséquences possibles des difficultés à manipuler des outils, à conduire un véhicule ou à travailler à un rythme soutenu. La capacité à comprendre une situation ou à prendre des décisions est déjà compromise avant même de commencer à se sentir mal. C’est pourquoi il est important de protéger les travailleurs contre cette exposition.»
130 millions
de travailleurs européens sont exposés au stress thermique.
Nous le voyons, le changement climatique est déjà aujourd’hui un problème de santé et sécurité au travail (SST) en Europe car il modifie l'exposition aux risques et réduit la capacité de travail en toute sécurité. Dans ce contexte, un autre enjeu est de veiller à la continuité des activités des entreprises tout en garantissant la santé des travailleurs. En effet, les effets du réchauffement affectent également les revenus et la sécurité de l'emploi en entraînant des pertes de productivité, le non-respect des délais, des arrêts de travail, des accidents et des absences. Or, comme le mentionne Tom Deleu, secrétaire général de la fédération syndicale européenne pour la construction (FETBB), «Il existe aujourd’hui des clauses prévoyant que, s’il y a un retard dans les travaux, des pénalités doivent être payées. Cela exerce une pression supplémentaire considérable sur les travailleurs.» Dans ce contexte, pour Andrea Flouris, «il faut veiller à fournir davantage de moyens pour garantir la continuité du travail, car les travailleurs ne peuvent pas se permettre un arrêt de l'activité économique. Des entreprises ont par exemple pris l’initiative de fournir un verre d’eau par heure à chaque travailleur. Ce geste simple et peu coûteux permet à la fois de les protéger et de préserver l’activité des entreprises.»
La conclusion la plus importante du rapport de l’Etui est que le stress thermique au travail est actuellement le risque professionnel lié au climat le plus direct, le plus répandu, le mieux documenté et donc le plus évitable pour les travailleurs européens. Il devrait constituer la priorité immédiate en matière de prévention. «La hausse des températures, l'évolution des conditions météorologiques et la fréquence ou l'intensité accrue des événements extrêmes créent des risques climatiques. La conception des lieux de travail, l'organisation du travail, l'intensité des tâches, les vêtements, les EPI, le temps de travail et le pouvoir de négociation déterminent ensuite si ces risques deviennent des expositions professionnelles. L'exposition peut entraîner des maladies, des blessures, une perte de capacité de travail, une réduction des revenus et l'insécurité.»
Le rapport rappelle que le stress thermique au travail n’est pas seulement lié aux vagues de chaleur: «Il peut survenir lors de travaux saisonniers de routine. La prévention ne peut pas dépendre uniquement des alertes canicule. Elle doit prendre en compte les journées de travail normales chaudes», notamment dans la construction, les transports, la livraison et la logistique… là où la chaleur se combine au travail physique, à la chaleur rayonnante, à une mauvaise ventilation ou aux EPI.
La prévention ne peut pas dépendre uniquement des alertes canicule.
Le rapport constate également que les travailleurs les moins à même d'absorber le risque face aux effets du réchauffement climatique comprennent notamment les travailleurs migrants et sans papiers, les travailleurs saisonniers et de plateforme, les travailleuses enceintes, etc. «Avec le changement climatique, les arrêts de travail sont moins fréquents en hiver, mais nous risquons désormais d’être de plus en plus confrontés à des arrêts de travail pendant l’été. C’est une préoccupation commune aux travailleurs et aux entreprises. Et parfois, alors que nous arrêtons le travail, les travailleurs des sous-traitants doivent continuer à travailler. Nous devons donner à ces travailleurs les moyens de dire “ça suffit!”, affirme Tom Deleu. Nous avons besoin de règles claires et de conditions de travail équitables qui concernent tout le monde.»
«Les travailleurs de la construction et du bois figurent parmi les premiers exposés aux conséquences du changement climatique. Les fortes chaleurs, mais aussi les phénomènes météorologiques extrêmes, pèsent directement sur leur santé, leur sécurité et leurs revenus.
Aucun impératif de productiviténe peut justifier qu'un travailleur mette sa santé en danger. C'est pourquoi il est urgent de mettre en place des règles claires et contraignantes afin de garantir à tous des conditions de travail sûres et dignes», souligne Pierre Cuppens, secrétaire général de la CSC bâtiment-industrie & énergie.
La conclusion du rapport en matière de politique est simple: «Le stress thermique au travail est évitable, mais seulement si la prévention est considérée comme une obligation de l'employeur et un problème collectif de travail, et non comme une résilience individuelle. Un socle européen minimal de prévention devrait inclure les dix protections de base contre le stress thermique au travail décrites par le Comité consultatif de l'UE sur la sécurité et la santé au travail (voir encadré)» Et le rapport de conclure: «Les obligations générales de la législation européenne existante en matière de SST nécessitent une traduction opérationnelle en déclencheurs mesurables. Sans cela, l'adaptation au changement climatique risque de devenir un autre mécanisme par lequel les travailleurs ayant le moins de pouvoir de négociation supportent le coût le plus élevé. Une directive européenne dédiée au stress thermique au travail pourrait constituer une réponse réglementaire appropriée.»
Aucun impératif de productivité ne peut justifier qu'un travailleur mette sa santé en danger.
À travers l’Europe, un tiers des travailleurs déclarent être exposés dans leur travail à au moins un facteur de risque lié au changement climatique.
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