Depuis le mois de mars, les travailleurs belges qui démissionnent de leur propre initiative peuvent prétendre, une seule fois au cours de leur carrière, à une allocation de chômage. Est-ce une avancée pour les travailleurs?
Patrick Van Looveren (adapt. DMo)
Jusqu’à présent, seules les personnes involontairement privées d’emploi pouvaient bénéficier des allocations de chômage. La «prime trampoline» ou «droit au rebond» vise à offrir davantage de perspectives aux personnes bloquées dans leur emploi, afin qu’elles puissent chercher un autre travail ou entamer une formation.
Cette prime, limitée à six mois, peut être prolongé de six mois si le bénéficiaire suit une formation dans un métier en pénurie. Cette mesure constitue-t-elle vraiment une avancée pour les travailleurs?
«Cette mesure remet en question le principe assurantiel, explique Piet Van den Bergh, conseiller juridique CSC. En effet, le principe fondamental de toute assurance est que l’on ne peut pas provoquer sciemment un risque pour ensuite réclamer une indemnisation. En accordant une allocation en cas de démission, on brouille la distinction entre chômage volontaire et involontaire. Cela risque d’affaiblir la légitimité sociale de l’assurance chômage et l’adhésion au principe de solidarité.» Par ailleurs, la réglementation mise en place présente des failles. «Le processus commence par une exclusion prononcée par l’Onem pour abandon de poste. Après, c’est au travailleur d’introduire une demande pour obtenir des allocations pendant six mois. Cette procédure est inutilement complexe. Il existe donc un risque que seuls les travailleurs bien informés puissent réellement faire valoir ce droit.»
La protection offerte reste également limitée. «Qu’en est-il, par exemple, de l’obligation de disponibilité?, interroge, sceptique, Piet Van den Bergh. Si le service de l’emploi considère que vous pouvez réintégrer votre ancien poste lorsque votre ex-employeur recrute à nouveau rapidement, une sanction peut malgré tout être prononcée. La "tolérance" accordée pour abandon volontaire de son emploi n’offre donc aucune sécurité structurelle. Plutôt qu’un véritable tremplin vers une réorientation professionnelle durable, je crains qu’il ne s’agisse d’un bac à sable dans lequel les travailleurs risquent de s’enliser, sans réelle perspective.»
Il existe un risque que seuls les travailleurs bien informés puissent réellement faire valoir ce droit.
Pour Khadija Khourcha, responsable du groupe des Travailleurs sans emploi de la CSC, il existe un risque que les travailleurs soient poussés à démissionner d’un soi-disant commun accord avec leur employeur.
«Si à l’issue de la période de rebond, ils ne parviennent pas à décrocher un emploi, ils perdent leur droit aux allocations de chômage. Il y aurait aussi à dire sur la réorientation des travailleurs en cours de carrière. Nous pensons qu’il serait plus utile de réintroduire un congé thématique ou un crédit-temps assorti d’un droit à la reconversion professionnelle ou d’un statut d’apprentissage. Dans ce cas, le travail est simplement suspendu temporairement, et le travailleur conserve son contrat. Autrefois, le crédit-temps sans motif pouvait être utilisé à cette fin mais il a été supprimé par le gouvernement Michel en 2014, après avoir propagé des discours caricaturaux sur certains travailleurs prétendument en mode "hamac". Je suis prête à parier qu’à partir de l’été 2027, les médias feront à nouveaux leurs gorges chaudes de cas de travailleurs ayant démissionné pour "se réorienter" vers des destinations ensoleillées…», s’inquiète-t-elle.
© Shutterstock