Quand on parle de la Suisse, on pense aux sommets enneigés, aux banques et aux montres de luxe. Peut-être moins connue, mais tout aussi importante: l’Organisation internationale du travail (OIT). Réparti sur trois impressionnants sites de congrès à Genève, le plus ancien et unique organe tripartite des Nations unies y organise chaque année la Conférence internationale du travail. Du 1er au 12 juin, des syndicats, des organisations patronales et des gouvernements de 187 pays se sont réunis pour améliorer les conditions de travail à l’échelle mondiale. Cette conférence a pour objectif d’adopter des conventions soutenues par le plus grand nombre possible de représentants des syndicats, des patrons et des gouvernements, afin que ces représentants, une fois de retour dans leur pays, s’attellent à leur transposition dans la législation nationale.
An-Sofie Bessemans
Ann Vermogen, présidente de la CSC, s’est exprimée à l’OIT pour rappeler l’importance des normes internationales.
Comme chaque année, la CSC était présente avec une solide délégation de négociateurs, comme l’explique sa présidente Ann Vermorgen. «C’est essentiel pour protéger notre modèle social, influencer les normes internationales et créer des conditions de concurrence plus équitables à l’échelle mondiale. Plus les normes sont fortes au niveau mondial, moins nous risquons de nous engager dans une course vers le bas et mieux nous protégeons les travailleurs belges et leurs emplois.»
Un enjeu important de la conférence était la convention sur le travail de plateforme, qui a été votée et adoptée le 12 juin. Martin Willems, responsable de la CSC United Freelancers, est intervenu au cours des discussions pour défendre les intérêts des quelque 40.000 livreurs de repas et autres travailleurs des plateformes numériques dans notre pays.
«Cette convention constitue un pas en avant pour la santé et la sécurité des travailleurs des plateformes à travers le monde, explique Martin Willems. Elle rend l'algorithme et le salaire plus transparents, permet aux livreurs d'être remboursés pour leurs frais et empêche que leur compte ne soit désactivé sans motif valable, Nous devons continuer à défendre notre modèle social. Si demain on voulait réintroduire l’esclavage, ne serions-nous pas là pour nous y opposer?».
Plus les normes sont fortes au niveau mondial, moins nous risquons de nous engager dans une course vers le bas et mieux nous protégeons les travailleurs belges et leurs emplois.
Marte Billen, experte en matière de genre à la CSC, a participé pour la première fois aux négociations, aux côtés de Bénédicte Vellande de la CSC Alimentation & Services. Sa commission a examiné un «programme porteur de changements», qui vise à accélérer la mise en œuvre de l’égalité des genres dans le monde du travail. «Les femmes continuent à gagner moins, travaillent plus souvent dans des secteurs sous-valorisés, assument une part beaucoup plus importante des tâches domestiques et ont moins de perspectives d’évolution professionnelle que les hommes. Les femmes sont aussi davantage exposées à des risques psychosociaux et à des troubles musculosquelettiques. Elles sont également plus souvent confrontées à la violence et au harcèlement sur leur lieu de travail.»
La discussion a porté sur six piliers: l’égalité de rémunération, le congé rémunéré pour soins, l’emploi et l’apprentissage tout au long de la vie, l’investissement dans les soins, l’enseignement et les soins de santé, l’égalité d’accès à l’emploi et la prévention de la violence et du harcèlement sur le lieu de travail.
«Depuis 15 ans, nous n’avions plus traité séparément la question de l’égalité des genres, explique Marte Billen. Bien sûr, l’OIT a adopté des conventions qui ciblaient des secteurs où les femmes sont très présentes et qui ont apporté des améliorations importantes, comme la Convention sur le travail domestique, mais il est important de dépasser le niveau des secteurs spécifiques. Dans les discussions, on constate immédiatement à quel point le terme genre est lourd de sens, par exemple dans les pays du Golfe et en Afrique. En tant que syndicats, nous convenons d’une stratégie qui vise à imposer autant que possible l’inclusivité».
Tant Martin Willems, Marte Billen que Piet Van den Bergh, qui était conseiller technique au sein du groupe chargé de rédiger un texte visant à améliorer la concertation tripartite, dénoncent d’ailleurs les réflexes conservateurs très marqués des États-Unis. «Les États-Unis voulaient exclure de tous les textes toute référence au changement climatique, à la justice sociale, aux genres… Heureusement, ils n’ont guère été soutenus», explique Piet Van den Bergh.
Les femmes continuent à gagner moins, travaillent plus souvent dans des secteurs sous-valorisés, assument une part beaucoup plus importante des tâches domestiques...
Afin de veiller à ce que les pays qui ratifient les conventions appliquent effectivement les normes dans leur pays, il existe une commission distincte: la Commission de l’application des normes. Chaque année, un certain nombre d’États membres sont rappelés à l’ordre et invités à améliorer la situation dans leur pays, avec l’aide de l’OIT. Il peut s’agir d’une assistance technique en matière de législation, mais on peut aller jusqu’à une mission de haut niveau au cours de laquelle des représentants des syndicats, des organisations patronales et des gouvernements se rendent sur place en vue d’améliorer la situation. Ann Vermorgen a endossé le rôle de porte-parole de toutes les organisations de travailleurs présentes à la conférence et a négocié la liste longue et la liste courte des pays, ainsi que les conséquences qui y sont associées.
Sur la liste, trois pays sont signalés par des points d’exclamation: l’Érythrée, en raison du travail forcé organisé par les pouvoirs publics; le Mali, qui exploite des enfants pour l’extraction de l’or, le trafic de drogue et comme forces armées dans des conflits; la Russie, en raison des violations de la liberté syndicale et du droit d’adhérer à un syndicat. Des cas de violations ont également été examinés dans des pays tels que l’Argentine, le Nigéria et le Panama. Plusieurs de ces États sont épinglés aussi dans l’«Indice CSI des droits dans le monde 2026» parmi les pays où les droits des travailleurs et les libertés syndicales se sont considérablement détériorés au cours de l’année écoulée. Au cours de la conférence, les représentants syndicaux panaméens ont souligné à plusieurs reprises qu’à leur retour de la conférence, ils craignaient d’être arrêtés et enfermés en raison de leur participation. Une session spéciale a également été consacrée au Myanmar et, comme l’an dernier, à la Biélorussie.
Chaque année, un certain nombre d’États membres sont rappelés à l’ordre et invités à améliorer la situation dans leur pays, avec l’aide de l’OIT.
La Belgique compte quelque 40.000 livreurs de repas et autres travailleurs des plateformes numériques.
Lors de la séance plénière de clôture de la Commission des normes, Ann Vermorgen a souligné l'importance du système de surveillance et a mis en garde contre les conséquences de coupes budgétaires au sein de l’OIT. «Sans supervision, notre mandat perd tout son sens. Bien sûr, nous continuons à tirer des conclusions fortes: le travail des enfants et le travail forcé doivent disparaître de la surface de la terre. Les pays adoptent des normes de manière collective et volontaire. Leur suivi requiert donc toute l’attention de tous les membres de l’OIT. La Belgique doit elle aussi jouer son rôle à cet égard. Il est encourageant de constater qu’en ces temps de crises et de guerres, la coopération et la solidarité internationales résistent. Nous avons conclu une nouvelle convention internationale qui concerne des millions de travailleurs des plateformes numériques dans le monde. Les conclusions des interlocuteurs sociaux au sein de la Commission des normes ont été acceptées par la majorité des pays. Avec le soutien de l’OIT, ils veulent continuer à œuvrer pour l’amélioration des droits du travail», a affirmé la présidente de la CSC.
Il est encourageant de constater qu’en ces temps de crises et de guerres, la coopération et la solidarité internationales résistent.
© ILO / Pierre Albouy, Jean-Luc Flémal/Belpress.com