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L'essentiel

L'info n°1823/10/2026

Repenser la prospérité au-delà du PIB

Notre société lie le progrès et le bonheur à l’accumulation de biens et à la consommation de nouveautés. Olivier de Schutter invite à déconstruire cette représentation pour lutter contre la pauvreté et redéfinir ce qu’est le «Bien-vivre». L'Info vous propose quelques points saillants de ces réflexions qui invitent à sortir de l'imaginaire économique classique. 

David Morelli

À l’occasion d’une soirée organisée par la CSC wallonne, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur l'extrême pauvreté et les Droits de l'Homme de l’ONU, a présenté ses réflexions sur les alternatives pour créer de la prospérité et «éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance». Nombre de ses constats, réflexions et propositions font échos au «Bien-vivre» visé par la CSC wallonne dans les lignes de force de son congrès de 2022 et son congrès à venir en novembre prochain.

Accroc à la croissance

Le monde politique reste coincé dans l'idée que la croissance est la condition sine qua non du progrès social. Pourtant, dès les années 70, des économistes réalisent que le moment où la croissance améliorait le bien-être était passé (lire plus dans l'app de L'Info) et qu’une croissance infinie est incompatible avec les capacités finies de la planète.

Malgré ces constats, les sociétés contemporaines restent prisonnières d’un modèle exclusivement fondé sur la croissance. Cette dépendance est entretenue par plusieurs verrous.

• Verrous économiques 
Le financement de l'État-providence atteint ses limites. Le poids du service de la dette devient insoutenable et place les gouvernements dans une situation permanente d'otages à la croissance. Les entreprises doivent croître pour augmenter leurs marchés et leur chiffre d'affaires afin de pouvoir verser des dividendes aux inves­tisseurs. Généraliser l'économie so­ciale et solidaire permettrait de rendre moins dépendant de la croissance le financement des politiques des États.

La quête de la croissance amène également à faire, d’une part, des choix technologiques de nature à améliorer la productivité du travail, ce qui a un impact environnemental et sanitaire souvent problématique, mais aussi des choix politiques, de privatisation des services publics par exemple, qui rendent plus coûteux l’accès à certains services et débouchent sur une augmentation des inégalités. Avec là aussi des conséquences sur les travailleurs, notamment sur leur santé et leur bien-être. Les ressources – rares – sont utilisées par la machine économique pour satisfaire les demandes des personnes avec un pouvoir d’achat conséquent plutôt que pour satisfaire les besoins des personnes qui en ont plus besoin. Cette croissance des inégalités et la fragilisation de l'État-providence a abouti aujourd’hui à une hausse des voix à destination des partis de droite radicale, voire d’extrême droite.

• Verrous géopolitiques
Les pays du sud ont légitimement besoin de croissance pour investir dans leur développement (voies de communication, écoles, hôpitaux, etc.). Leur croissance doit s’émanciper de la nôtre: commerce Sud-Sud, renforcement de la demande intérieure…

• Verrous culturels
Notre culture a assimilé le progrès et le bonheur à l’accumulation de biens et à la consommation de nouveautés. Cette idéologie entretient la surconsommation et empêche d’imaginer d’autres formes de bien-être (qualité des liens sociaux, équilibre entre vie privée et travail…). Déconstruire cet imaginaire suppose un travail collectif pour redéfinir ce que signifie vivre bien. La possibilité de voir des arbres depuis son logement pourrait, par exemple, être un bon indicateur de bien-être!

Le monde politique reste coincé dans l'idée que la croissance est la condition sine qua non du progrès social.

Comment se libérer de ces verrous ?

En avril 2026, M. De Schutter a présenté à l’ONU une feuille de route pour éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance. S’appuyant sur les contributions de plus de 400 experts issus, notamment du monde universitaire, des gouvernements, de la société civile et des syndicats, ce document propose des options politiques concrètes pour opérer une transition vers une économie fondée sur les droits humains, réduisant la pauvreté et les inégalités sans dépendre d’une croissance économique qu’ils envisagent comme socialement et écologiquement destructrice.

Ce travail collectif rassemble plus de 160 propositions concrètes pour bâtir une société où le bien-être ne dépend plus de la croissance du PIB. Un des grands défis consiste donc à soutenir une croissance moins dépendante de chaînes mondiales d’approvisionnement qui perpétuent les inégalités et les dommages environnementaux. Parmi les pistes explorées: la réduction et le partage du temps de travail, le renforcement de l’économie sociale et solidaire, la démocratisation de l’entreprise et l’alignement des modes de production sur les objectifs écologiques ou encore une hiérarchie salariale fondée sur l’utilité sociale des métiers.

L’économie, mais pas que...

Les politiques figurant dans la Feuille de route visent à renforcer les services publics universels et les systèmes de soins, à favoriser l’accès à un travail décent par une garantie d’emploi, à renforcer la sécurité des revenus – via un revenu de base universel par exemple – et à réduire le temps de travail tout en garantissant des salaires décents.

De manière plus globale, cette feuille de route déplace le centre des enjeux: la véritable prospérité ne se mesure plus exclusivement en termes économiques mais également culturels, démocratiques et humains. Cette prospérité, ce «Bien-vivre» s’en­vi­sage dans la capacité des so­ciétés à garantir à chacun une vie digne, libre et soutenable à chacun.

Un des grands défis consiste à soutenir une croissance moins dépendante de chaînes mondiales d’approvisionnement qui perpétuent les inégalités et les dommages environnementaux.

BANDE DESSINEE

La fabrique de la pauvreté

Alors que plus d’un européen sur cinq vit en risque de pauvreté ou d'exclusion sociale, la ségrégation
sociale ne cesse d’augmenter. Cette situation est-elle une fatalité?

David Morelli

Germain s’est retrouvé à la rue à la suite d’un enchaînement de circonstances. Kevin se bat comme il peut pour échapper aux stigmates d’une enfance passée à se débrouiller face à la précarité. Melissa refuse que la pauvreté soit un destin et se lance en politique. Les galères de ces personnages de fiction – les obstacles à l’accès au logement, à l’enseignement ou à l’emploi – sont des situations bien réelles dont Olivier De Schutter s’est inspiré pour démonter les mécanismes qui causent et perpétuent la pauvreté. L’essentiel des faits, statistiques et expérimentations évoqués dans cette BD documentaire proviennent en effet des analyses qu’il a développées lorsqu’il était rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté (2020 à 2026). Il évoque d’ailleurs à plusieurs reprises des situations vécues en Belgique, notamment en matière de règlements anti-mendicité et de pauvreté infantile.

Cet ouvrage, illustré et mis en page de manière ludique, imaginative et didactique par Juan Mendez, refuse de considérer la pauvreté comme catastrophe naturelle, une fatalité dont il faudrait s’accommoder. Il rappelle que chacun d’entre nous peut œuvrer, par nos actions, initiatives et vote, à changer de perspective et à transformer la guerre contre les pauvres en lutte efficace et solidaire contre la pauvreté.


«La fabrique de la pauvreté. De la lutte contre la pauvreté à la guerre aux pauvres»
,

d'Olivier de Schutter et Juan Mendez, Futuropolis, 2026, 104 pages.





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