Le dossier

L'info n°1823/10/2026

Les exclus du chômage

continuent à chercher de

l’emploi, malgré les obstacles

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Dans le cadre de la Journée mondiale de lutte contre la pauvreté, les Travailleurs Sans Emploi (TSE) de la CSC ont présenté les résultats d’une étude qui bat en brèche l’image du chômeur profiteur: 87% d'entre eux ont travaillé les douze derniers mois et/ou cherchent un emploi!

David Morelli

Un petit état des lieux tout d'abord: alors que la limitation dans le temps des allocations de chômage à deux ans entraîne des dizaines de milliers d'exclusions, les premiers constats sont préoccupants: le passage à l’emploi – 13,5% pour les trois premières vagues (monitoring Onem, septembre 2026) – est pratiquement inexistant. Loin des prédictions «des trois tiers» du gouvernement (1/3 des personnes retrouvent un emploi, 1/3 bascule vers les CPAS, 1/3 ne se retrouve dans aucun système de sécurité ou d’aide sociale), les premières observations indiquent une réalité différente: davantage de personnes émar­gent au revenu d’intégration social (RIS), moins de personnes accèdent à l’emploi et une proportion plus importante de personnes disparait des radars administratifs. Sur les 132.730 exclus à l’échelle du pays entre janvier et août 2026, 57.137 (43%) ont obtenu un RIS1. En Wallonie et à Bruxelles, ce sont respectivement 47,6% et 45,2% des personnes exclues à l’issue des quatre premières vagues qui se sont dirigées vers le CPAS. Dans les grandes villes du pays, les reports vers le RIS concernent entre 50 et 60% des anciens bénéficiaires d’allocations de chômage. Loin, très loin donc des 33% péremptoirement annoncés.

Donner la parole aux exclus


«Il y a une Incapacité des gouvernements de faire en sorte qu’il y ait plus d’emploi»
, déclarait Philippe Vansnick, secrétaire fédéral Mouvement CSC Bruxelles, à l’occasion de la présentation de l'enquête quantitative sur les exclus du chômage2 lancée par la CSC et l'UCLouvain. Alors que le débat public qui a accompagné la réforme du chômage a mobilisé l’image du chômeur de longue durée installé dans l’inactivité, cette enquête vise à étudier si les personnes concernées correspondent à cette image et comment elles vivent leur situation. «Cette enquête est importante car elle donne la parole aux premiers concernés, explique Khadija Khourcha, responsable des TSE. Elle va remettre la question du chômage dans l’agenda politique et médiatique car il ne faut pas tourner la page: il y a des personnes derrière les chiffres».

Cette enquête est importante car elle donne la parole aux premiers concernés.

Le travail, une valeur centrale

Trois constats se dégagent de cette enquête. D’abord, le travail demeure pour la très grande majorité des personnes exclues une valeur centrale: 87% ont exercé une activité de travail au cours des douze mois précédant l’enquête ou recherchent un emploi. Même parmi les personnes au chômage depuis une vingtaine d’années, 56% ont eu une activité et 69% cherchent un emploi! «Ce n’est donc pas l’exclusion qui aurait pour effet de déclencher une recherche d’emploi active» affirment les auteurs. «Les résultats corroborent d’au­tres études: les personnes qui sont au chômage cherchent à en sortir par l’emploi».

Loin de la caricature de «chômeurs profiteurs», l’enquête montre que cette figure ne concerne qu’un nombre très restreint de cas (lire détail dans l'app de L'Info). L’analyse des activités révèle une gamme de situations oû chômage et travail se mélangent et où les personnes exclues étaient d’avantage au chômage qu’au travail mais ce n’est pas pour autant qu’il n’y avait pas du travail dans leur parcours. Une réalité qui casse l’image du chômeur passif, éloigné de l’emploi. Un des auteurs lancera d’ailleurs, non sans ironie, «la réforme semble avoir été faite pour les 4% de répondants qui déclarent ne pas vouloir travailler». L’enquête pointe par ailleurs l’écart entre l’idéal du CDI et les emplois jugés accessibles par les répondants. 27% des répondants considère même qu’aucun emploi ne leur est accessible… Les obstacles cités par les personnes en recherche d’emploi relèvent principalement du marché du travail (âge, profil…) et le découragement croît avec l’âge. «Si la valeur travail reste centrale, l’horizon d’emploi se rétrécit» constate l’étude. «Les gens ont travaillé, travaillent et continuent à chercher. Le problème, c’est qu’ils ne peuvent espérer que des emplois précaires, qui ne vont pas leur permettre de sortir la tête de l’eau», ajoute la responsable des TSE.

Des «renoncements massifs»

Second constat: l’exclusion effective accentue les effets sur la santé, les revenus et les renoncements. L’enquête relève une dégradation de la santé particulièrement marquée chez les personnes déjà exclues (39%). «Le chômage a un effet délétère sur la santé. L’exclusion finit par achever les gens déjà blessés par le chômage», commente Mme Khourcha.  

Sur le plan économique, les fins de mois sont encore plus difficiles qu’avant l’exclusion: six personnes sur dix bouclaient difficilement leurs fins de mois avant l'exclusion: presque toutes après (96%). Dans ce contexte de précarisation, «les renoncements sont massifs» et le moral en prend un coup, avec, à la clé, un sentiment fort d’injustice et de colère. Trois personnes sur quatre ignorent comment elles vont s’en sortir, plus de la moitié se soignent moins et 27% déclarent déjà ne pas manger à tous les repas…

Enfin, l'espoir d'une aide du CPAS con­cerne 64% des personnes déjà exclues contre 38% de celles dont l'exclusion est à venir. Ce qui suggère pour les auteurs que «c’est au moment de l’exclusion qu’une bonne part des répondants envisagent de demander l’aide du CPAS.» Loin de la caricature donc.

Fragiles solidarités

Enfin, l’enquête s’intéresse également au lien social, fragilisé lors de proces­sus d’exclusion. Ce lien semble se main­tenir: plus de huit personnes sur dix se sentent intégrées parmi leurs amis et respectées dans leur famille. Il apparaît que les répondants peuvent compter sur les amis et le couple pour le moral, sur le couple et les parents pour l’argent et sur les travailleurs sociaux et les syndicats pour le travail. Mais si le lien social tient, la solidarité concrète diminue avec l’exclusion et le sentiment d’être traité «comme les autres» s’effrite. «De manière plus préoccupante encore, la confiance envers le pouvoir politique – et plus largement envers les institutions au fondement de la démocratie – s’effondre», constatent les auteurs. La confiance envers les syndicats se révèle néanmoins être élevée (79% des répondants), au même titre que le soutien ressenti de leur part.

Enfin, l’enquête fait ressortir le fait que les revendications d’emplois de qualité, de droit à l'emploi et d’allocations décentes sont partagées par tous les répondants, indépendamment de leur situation. «Tant les chiffres du ministère de l’Intégration sociale que l’enquête con­fortent nos constats de terrain: la limitation des allocations de chômage ne règle pas le problème du chômage ni la pauvreté. Et si le but est de diminuer les paiements et dépenses liées au chômage, ce n’est même pas efficace: elle déplace les personnes et la charge financière vers d'autres dispositifs. La consommation risque même de baisser puisque des personnes qui réinjectaient toutes leurs allocations dans l’économie n’ont désormais plus droit à rien, développe la responsable des TSE.

Quand nous dénoncions le fait que les allocations étaient sous le seuil de pauvreté, on nous répondait que c’était parce qu’elles étaient illimités dans le temps. Nous allons donc dans ce nouveau contexte revendiquer des allocations au-dessus de ce seuil», conclut-elle.

La consommation risque de baisser puisque des personnes qui réinjectaient toutes leurs allocations dans l’économie n’ont désormais plus droit à rien.


1. Source: ministère de l’Intégration sociale 
2. «Exclusion du chômage: qui sont les personnes exclues, que leur fait cette politique, sur qui peuvent-elles compter ?» par Marc Zune, Nicolas Moens et Jonathan Dedonder. Base de travail: 773 questionnaires remis par des personnes exclues, dont l’exclusion est à venir, dont l’échéance est incertaine ou qui ne sont pas concernées. 72% ont été rempli par des personnes déjà exclues, des femmes (46%) et des personnes âgées de 46 ans et plus (63%). Les répondants sont principalement issus du Hainaut, du Brabant wallon et, pour 21%, de Bruxelles.