Entre caricatures médiatiques sur les allocataires sociaux, précarisation du travail et attaques idéologiques: notre système solidaire est de plus en plus fragilisé. Analyse avec Elise Derroitte, vice-présidente de la MC.
Propos recueillis par Joëlle Delvaux
Retrouvez cette interview sur le site de la Mutualité Chrétienne.
Je ne comprends pas qu'on puisse autant manquer d'empathie pour des situations de santé complexes. Extraire des éléments anecdotiques de trajets de vie pour en tirer des conclusions sociétales, ce n'est ni correct ni constructif. L'invalidité (incapacité de travail de plus d'un an – NDLR) est un miroir grossissant des évolutions de notre société. Elle touche majoritairement des groupes cumulant des vulnérabilités: les ouvriers, les femmes et les travailleurs âgés. Si l'on regarde les pathologies, on en trouve principalement deux à l'origine des incapacités: les troubles musculosquelettiques et les troubles psychiques, tous deux en forte augmentation.
Si on dézoome, on constate que toutes les politiques menées depuis dix ans précarisent les conditions de travail et dérégulent la protection sociale. La hausse des incapacités de longue durée n'en est que la conséquence logique. La modification du régime de travail de nuit décidée par le gouvernement fédéral va avoir des effets dramatiques à cet égard.
Il est essentiel de dépasser le discours culpabilisant. La grande majorité des malades le sont réellement et les médecins en attestent sérieusement. Il faut rappeler aussi que la première condition de réussite d’un retour au travail, c’est d’être vraiment guéri. Reprendre trop vite, sous pression, augmente les rechutes.
Effectivement. L'incapacité de travail doit être assumée collectivement. Première chose à faire: prendre des mesures pour renforcer la prévention et rendre le travail soutenable. Les conventions collectives du travail sont des leviers pour améliorer le bien-être au travail, prévenir les risques psycho-sociaux, adapter la fin de carrière… Nombre d’entreprises ne parviennent pas à les mettre en œuvre, ce qui pose un problème en soi. Et elles sont rarement ambitieuses alors que les problèmes psychiques nécessitent une approche multi-dimensionnelle et collective. Le nombre élevé d'accidents du travail, en particulier chez les ouvriers et les intérimaires, est aussi interpellant.
Ce dont rêvent les partis néolibéraux, c'est d'ouvrir grand le secteur des soins aux assureurs privés commerciaux.
En soi, la réintégration professionnelle est un objectif louable et nous soutenons la politique d'accompagnement des travailleurs en incapacité, initiée par le ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke, il y a plusieurs années. Pour la personne qui envisage un retour au travail, bénéficier d'informations et de conseils sur mesure de la part du coordinateur retour au travail auprès de sa mutualité est un atout indéniable. D'ailleurs, on ne le sait pas assez: 20% des travailleurs en incapacité ont repris un travail autorisé à temps partiel. Hélas, trop souvent, l'employeur refuse des aménagements d'horaires ou des adaptations du poste de travail qui auraient permis une reprise en douceur au travailleur s'estimant suffisamment rétabli. C'est ce qu'a montré une étude réalisée auprès de nos affiliés.
La discrimination à l'embauche reste aussi un vrai problème. Des trous dans le CV? L'employeur va demander pourquoi, s'interroger sur les compétences, les risques de rechute… Ne nous leurrons pas. Les employeurs n'attendent pas l’arrivée de 100.000 personnes vulnérables sur le marché du travail. Qui va accepter de payer un salaire à un travailleur dont le profil ne correspond pas aux standards de productivité? Y a-t-il de la place pour les personnes fragilisées sur le plan de la santé dans le monde du travail? Pourquoi n'aide-t-on pas les employeurs à les embaucher?
C'est à craindre. Le travailleur qui tombe en incapacité risque de subir une pression, même indirecte, pour revenir avant d’être guéri. Le risque d'une plus grande sélection à l'embauche est aussi réel. En fait, on devrait avoir une approche différenciée selon le secteur. Prenons les soins de santé et les titres-services, tous deux grands pourvoyeurs d'incapacité de travail en raison de conditions de travail difficiles. Le premier est en proie à une grave pénurie de personnel, infirmier en particulier, et n'a pas beaucoup de leviers pour réduire l'incapacité de travail. A contrario, le second est en grande partie aux mains d'entreprises qui font de l'optimisation financière et exploitent la vulnérabilité des travailleuses. Là, il y a une vraie responsabilité d'un secteur utilisateur d'un dispositif qu'on aurait dû réserver au non marchand.
La discrimination à l'embauche reste aussi un vrai problème. Des trous dans le CV? L'employeur va demander pourquoi, s'interroger sur les compétences, les risques de rechute…
En fait de richesses, il s'agit avant tout des réserves financières que les mutualités sont légalement obligées de constituer pour garantir la viabilité de leurs assurances facultatives. Contrairement à ce que ces partis laissent entendre, le système est extrêmement régulé. Les mutualités sont responsables du résultat de l'utilisation des moyens qu'elles gèrent. Et elles sont étroitement contrôlées. Par l’Inami, par l'Office de contrôle des mutualités, par des réviseurs d'entreprise, et aussi par leurs instances internes.
Rappelons que les mutualités ne sont pas qu’un simple intermédiaire entre l’État et les patients. L'État leur délègue toute l'organisation et la gestion de l’assurance soins de santé et indemnités. Il leur donne des frais d'administration pour ce faire. Si l’État gérait tout lui-même, comme en France, cela coûterait beaucoup plus cher, entre 4,5 et 6% du budget de la santé. Chez nous, grâce aux mutualités, on est à 2,7%. C’est tout simplement le modèle le moins cher.
L'intention de ceux qui attaquent les mutualités n'est pas de “mieux gérer” le système. La gestion actuelle fonctionne bien. Rien que cette année, on est arrivés à trouver près d’un milliard d’euros d’économies en évitant de faire payer les patients! Et les mutualités elles-mêmes ont réalisé 250 millions d’économies sur leurs propres frais.
Ces attaques sont purement idéologiques. Elles visent avant tout à anéantir notre modèle de société solidaire soucieux de réduire les inégalités sociales et de santé. Ce dont rêvent les partis néolibéraux, c’est d'ouvrir grand le secteur des soins aux assureurs privés commerciaux. Or, dans les pays où la santé est un business, comme aux États-Unis, les coûts administratifs grimpent à 17%. Pire encore: ce système exclut une grande partie de la population. Et l'ingéniosité des assureurs pour ne pas rembourser leurs propres assurés est sans limites: complexité administrative, exclusion de pathologies, segmentation extrême des garanties… C’est exactement ce que nous refusons. En réalité, les accusations pseudo-techniques contre les mutualités détournent l’attention du véritable enjeu: dans quelle société voulons-nous vivre, portée par quelles valeurs?
Pour nous, mutualistes, une société démocratique doit permettre à chacun et chacune de donner et de recevoir des soins, en ayant confiance dans le fait que les institutions seront suffisamment robustes et résilientes pour être aidé en cas de difficultés de vie. C’est cette vision que nous défendons. Dans le contexte politique actuel de défiance et le climat social tendu que l'on connaît, il est réjouissant de voir tant de citoyens se mobiliser pour remettre les soins au cœur de la société. Les participants à Caruna ont adopté 30 résolutions. Revaloriser le travail des soignants et reconnaître celui des aidants proches, soigner le climat et l'environnement, cultiver une culture du prendre soin à commencer dans l'éducation, mieux financer la prévention… autant de propositions fortes parmi d'autres que nous allons porter haut et fort.
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