Le 13 mai, après deux ans et demi de luttes et de procédures menées et soutenues par la CSC du Brabant wallon, la CNE et l’équipe syndicale de l’hôpital, Abdoulaye Dieme a retrouvé son travail au sein de l’hôpital Helora de Nivelles. Responsable des Migrants CSC dans le Brabant wallon, Christian Guldentops explique comment s’est organisé cette mobilisation de longue durée au départ du lieu de travail.
Propos recueillis par Donatienne Coppieters
Christian et Abdoulaye lors de son retour au travail à l’hôpital Helora de Nivelles.
Elle a commencé par un signal d’alarme de l’équipe syndicale CNE de l’hôpital. En janvier 2023, leur collègue Abdoulaye venait de recevoir une réponse négative à sa demande d’asile. Immédiatement, nous avons démarré une action collective avec Évelyne, permanente CNE, et l’équipe syndicale.
Nous avons travaillé sur trois axes. D’abord, nous avons lancé une pétition papier pour sensibiliser l’ensemble des collègues d’Abdoulaye dans l’hôpital. Ensuite, nous avons recueilli des témoignages écrits de collègues qui travaillaient directement avec lui. Et puis nous avons lancé une pétition digitale. Au total, plus de 5.000 signatures ont été recueillies et plus de 80 témoignages écrits, nominatifs avec copie de l’identité. De plus, comme Abdoulaye perdait son travail, nous avons pris contact avec l’employeur pour vérifier s’il le soutenait également. La direction lui a fait une promesse de réembauche dès qu’il aurait à nouveau accès au marché du travail. Nos actions ont été largement relayées dans les médias nationaux (TV, radio et presse écrite).
Au total, plus de 5.000 signatures ont été recueillies et plus de 80 témoignages écrits, nominatifs avec copie de l’identité.
La première chose était de trouver un soutien juridique. Nous l’avons trouvé au travers d’une avocate spécialisée dans le droit des étrangers, Chloé. Elle nous a soutenus pour explorer les pistes d’actions à mettre en place. Puisque la demande d’asile avait été refusée, au vu de tous les témoignages recueillis, nous avons décidé de faire une demande de régularisation sur la base du travail. L’avocate a introduit une demande de «9bis». Cette demande a été refusée par l’Office des étrangers et son avocate a introduit un nouveau recours après 10-12 mois qui a également été rejeté. Pour pouvoir continuer le combat, nous avons été au contentieux.
Quand il travaillait à l’hôpital, Abdoulaye payait son loyer, ses factures, son abonnement de GSM, son affiliation syndicale, ses impôts... Mais du jour au lendemain, il s’est retrouvé sans rien et a rapidement dépensé ses maigres économies. Nous avons donc fait appel à notre cercle de solidarité et, grâce à cela, nous avons trouvé des hébergeurs. Les collègues d’Abdoulaye ont continué leurs gestes de solidarité en donnant des coups de main à un moment ou un autre.
Pendant toute cette période d’incertitudes et de procédures au niveau de l’Office des étrangers, l’équipe syndicale est restée mobilisée. Après un an, une nouvelle action collective a été réalisée devant l’hôpital où nous avons pu témoigner de la situation. Rien n’avait bougé au niveau de l’Office des étrangers. Il y avait du désespoir, mais l’ensemble des travailleurs de l’hôpital se sont montrés à nouveau solidaires. Ils sont sortis pour participer à l’action et l’employeur a lui-même à nouveau témoigné de sa promesse de réembaucher Abdoulaye. Ces moments de solidarité sont très importants car c’est ce qui crée le soutien pour un travailleur et lui permet de tenir le coup, de voir qu’il n’est pas seul et de se dire «on va y arriver».
Nous avons continué les procédures et, malheureusement, au mois de décembre 2024, Abdoulaye a été pris dans une rafle à la gare du Nord de Bruxelles. La police vérifiant son dossier - il était devenu sans papiers et avait reçu un ordre de quitter le territoire - Abdoulaye a été directement transféré au centre fermé de Bruges. Et là, c’est un autre monde, parce qu’un centre fermé est clairement une prison. La personne se retrouve dans des conditions de vie qui sont celles de la détention. La mobilisation a continué et la solidarité a été très importante pour Abdoulaye qui recevait des visites très régulières au cours desquelles nous lui apportions tout notre soutien.
En parallèle, nous continuions l’étude du dossier juridique avec l’aide d’autres associations et nous avons décidé d’introduire une nouvelle demande de protection internationale. En mars 2025, le CGRA acceptait la demande de protection internationale et Abdoulaye obtenait le statut de réfugié en Belgique. Et, comme promis par son employeur, il a retrouvé son emploi à l’hôpital de Nivelles le 13 mai 2025. Ce jour-là, avec ses collègues, l’équipe syndicale, la permanente, la responsable nationale des Migrants CSC, les militants de la CSC, nous avons organisé sa rentrée à l’hôpital en lui faisant une haie d’honneur. Ce moment était plein d’émotions. Nous avons montré que la solidarité, que l’action collective et que l’action citoyenne payent. Et qu’il est vraiment possible de faire changer les choses ensemble.
Avec Abdoulaye, nous avons obtenu une immense victoire, mais ce n’est qu’un élément qui cache une triste réalité: des travailleuses et des travailleurs dans cette situation, qui ont perdu leur emploi à la suite d’une décision négative de l’Office des étrangers, nous en rencontrons tous les jours, dans l’ensemble des entreprises, des institutions, des écoles... C’est pour cela que des chaînes de solidarité doivent être créées, au départ des lieux de travail, pour leur permettre de retrouver leur emploi, leur vie, une vraie vie.
Nous avons montré que la solidarité, que l’action collective et que l’action citoyenne payent..
Ce que nous demandons en premier lieu, ce sont des critères clairs et objectifs pour les demandes d’asile et de régularisation. Aujourd’hui, deux cas similaires peuvent avoir des réponses différentes. Tant que c’est comme ça, on entretient l’espoir pour finir dans le désespoir. Nous demandons également la régularisation des personnes sur base du travail. C’est absurde que des gens bossent pendant toute leur procédure d’asile et perdent leurs droits du jour au lendemain alors que les employeurs ont besoin d’eux. Les demandeurs d’asile ont le droit de travailler quatre mois après le début de leur demande, mais les procédures sont longues, floues, et à la fin, l’Office des étrangers donne souvent un refus sans vraie justification. Résultat: des patrons perdent des travailleurs qu’ils ont formés depuis des années, comme Abdoulaye.
© Donatienne Coppieters