«L’économie sociale, c’est un oxymore, un concept où l’on associe deux termes qui, à l’heure actuelle, ne vont pas ensemble. C’est une utopie concrète qui cherche à associer économie et social.» Voilà comment Quentin Mortier, le «copilote» de la SAW-B Fédération d’économie sociale, association qui fédère 300 entreprises en Wallonie et à Bruxelles, définit l’économie sociale. «C’est une économie faite par des collectifs citoyens, sans présence d’acteurs publics ou privés qui seraient majoritaires. Par son action, l’économie sociale doit permettre d’amplifier la performance du modèle de développement socio-économique de l’ensemble d’une région et vise l’intérêt de la collectivité, le renforcement de la cohésion sociale et le développement durable.»
L’économie sociale naît et intervient souvent quand les besoins sociaux ne sont pas rencontrés ni par le marché ni par l’État. Dans ce contexte, un groupe se forme pour tenter de répondre collectivement à ce besoin, via la finalité sociale de l’initiative qu’il développera: insertion, prix juste, accès aux soins, nourriture saine… «Ces entreprises poursuivent un objectif explicite de service à la communauté. La dynamique est participative, impliquant différentes parties concernées par l’activité sur le principe de décision démocratique.» Et à la différence d’une entreprise privée, le pouvoir de décision n’est pas basé sur la détention du capital. «Dans ce modèle, ajoute M. Mortier, peu importe le nombre de parts que l’on a: chaque coopérateur compte pour une voix2. L’aspect économique est dissocié de l’aspect politique. Chaque personne participe à la décision, peu importe son investissement. C’est ce cadre qui a été choisi par la Région bruxelloise pour légiférer (lire encart p.9).»
Les intervenants de la journée consacrée à l’économie sociale organisée par la CSC.
En 2024, en Wallonie et à Bruxelles, le secteur employait plus de 237.599 postes salariés, répartis dans un peu moins de 12.000 entreprises, avec une concentration significative dans la santé et l’action sociale, la culture, les loisirs, la formation et l’éducation3. Si une part non négligeable de l’économie sociale est marchande (commerce, Horeca, logistique…), on la retrouve également dans des secteurs comme l’insertion socio-professionnelle. «Contrairement à ce que l’on pourrait croire, explique Quentin Mortier, les coopératives sont minoritaires en Belgique. Ce sont des acteurs importants qui doivent être développés, notamment pour la dimension marchande. Mais l’économie sociale, ce sont majoritairement des associations».
Mais l’économie sociale n’est pas un long fleuve tranquille. Maintenir l’équilibre entre les objectifs sociaux et économiques pour pérenniser l’activité est une équation en tension. C’est ce qu’explique Mathilde Leboeuf, coordinatrice de Cabas, une coopérative qui soutient les maraîchers en développant des canaux de commercialisation alternatifs et en écoulant leurs produits à un prix juste. «Notre solidarité, c’est de ne pas négocier les prix avec les producteurs. Mais nous sommes soumis à la loi du marché. La tension est énorme entre la viabilité économique, le maintien de nos principes, et nos finalités: des niveaux de salaires décents, des prix accessibles pour les clients et sans négocier les prix avec les producteurs. Qui va acheter une salade à six euros, alors c’est pourtant la somme qu’elle a réellement coûté au producteur? Aujourd’hui, nous arrivons à y répondre avec un modèle de mutualisation des ressources et une forte attention sur la manière dont on les dépense. Cette année, nous avons atteint l’équilibre, sans financement public, mais il y a un enjeu de viabilité et de pérennisation dans le temps pour pouvoir répondre à ces défis écologiques.»
237.599
C'est le nombre de travailleurs employés en économie sociale, dans environ 12.000 entreprises.
Coopeco: un exemple de supermarché participatif de la région de Charleroi proposant une alternative solidaire à la grande distribution. Objectif: offrir de la bonne nourriture à des prix accessibles à tous.
Les entreprises sociales développent des solutions créatives pour répondre aux besoins sociaux, sanitaires et environnementaux et replacent l’humain au centre de leurs priorités. Les éventuels bénéfices issus de leur activité ne constituent pas une finalité mais des moyens qui sont réinvestis dans le bien-être des travailleurs et la pérennité du projet. Mais en dépit de quelques atouts intéressants dans son jeu, le secteur n’échappe pas, malgré une plus grande égalité salariale, à certains écueils, comme le plafond de verre, l’épuisement au travail, le burnout, etc. Enfin, en plus de devoir faire face à des défis tels que la nécessité de financement stable et la reconnaissance institutionnelle, l’économie sociale doit aussi veiller à ne pas perdre son âme. Et pour ce faire, éviter les dérives. «La première d’entre elles, explique le copilote de la SAW-B, c’est la récupération. Parfois, l’économie sociale développe des nouvelles idées, comme le circuit court par exemple, qui peuvent être récupérées par le marché. Une récupération est problématique lorsqu’elle ne récupère pas l’entièreté de l’idée qu’on amène.» La banalisation – lorsqu'une entreprise sacrifie ses valeurs pour s’aligner sur des opérateurs privés – constitue une dérive potentielle pour le représentant de la SAW-B. Il s’inquiète aussi de son instrumentalisation, par exemple «en confiant à des acteurs de l’économie sociale certaines missions qui devraient être prises en charge par l’État, par exemple. On peut jouer un rôle de réparateur, mais il ne faut pas oublier de travailler les causes de la casse en amont.»
«L’économie sociale, c’est un Petit Poucet avec un potentiel important de développement. Il y a le pari que cet ensemble d’acteurs qui sont vraiment ancrés sur des territoires peuvent s’organiser pour passer à une échelle intermédiaire, voire internationale, pour pouvoir contribuer à des changements plus globaux.»
Pour M. Mortier, une évolution du cadre institutionnel, légal et politique est nécessaire pour développer son potentiel et innover. Le regard sur l’économie sociale doit également changer. «Elle est souvent méconnue ou instrumentalisée par les politiques. Ses principes peuvent être appliqués à n’importe quelle entreprise. Nous souhaiterions développer davantage de projets dans les secteurs industriels.»
Parfois, l’économie sociale développe des nouvelles idées, comme le circuit court par exemple, qui peuvent être récupérées par le marché.
1. Les citations de ce dossier sont principalement issues d’interventions réalisées à l’occasion d’une journée consacrée à l’économie sociale organisée par la CSC wallonne en 2025.
2. Certaines entreprises d'économie sociale utilisent le principe «une part, une voix», mais avec un pourcentage maximum.
3. Source: état des lieux de l’économie sociale 2024 - www.observatoire-es.be
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