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L'info n°0817/04/2026

Avis de tempête

sur nos démocraties

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Depuis la Libération en 1945, il n’a sans doute jamais été aussi important de commémorer le 8 mai, date de la capitulation de l’Allemagne nazie et de la victoire de la démocratie sur le fascisme. En effet, malgré les mises en garde permanentes sur la fragilité de nos démocraties et les appels à la vigilance face à la banalisation de la rhétorique fasciste, ces idées gagnent du terrain et les victoires électorales de l’extrême droite se multiplient. Analyse d’une contagion.

David Morelli

Petit rappel historique: le terme «fas­­cisme» se réfère au parti nationaliste italien créé dans les années 1920 par Mussolini. Différents partis (le national-socialisme allemand) et régimes autoritaires, comme ceux de Franco (Espagne) ou de Salazar (Portugal), s’en sont directement inspirés pour développer des dictatures. En résumé, l’idéolo­gie fas­cis­te se définit par la volonté de créer un homme nou­veau, la légitimation de la violence, une conception inégalitaire de la société et un cadenassage de la liberté de toute une série d’organisations dans la société, notamment les syndicats. «On peut y ajouter un rapport difficile à la démocratie libérale, qui se traduit notamment par de l’antiparlementarisme, même si c’est moins le cas aujourd’hui du fait que les partis d’extrême droite tendent à prendre du poids au sein des assemblées parlementaires, ajoute Benjamin Biard, chargé de recherche au Crisp1. Aujourd’hui, on parle souvent de fascisme pour désigner l’extrême droite, mais il n’en est, selon moi, qu’une des incarnations. Par exemple, beaucoup de partis d’extrême droite ne recourent pas nécessairement à la violence physique, même s’ils justifient parfois certains actes violents.» La conception inégalitaire de la société reste par contre au cœur des discours et programmes de l’extrême droite, ainsi que l’idée qu’un territoire doit être habité par une population relativement homogène. Enfin, leur rapport à la démocratie reste délicat: des formations extrémistes mettent aujourd’hui à mal l’équilibre des pouvoirs, l’État de droit et le respect des droits humains.

L'extrême droite n'est qu'une des incarnations du fascisme.

Le poids des mots

Un peu partout en Europe, le discours et le vocabulaire du fascisme se sont répandus, en particulier sur les réseaux sociaux. Ce phénomène est porté par un discours populiste qui cherche à opposer le peuple (homogène et paré de toutes les vertus) aux élites (politiques, économiques, culturelles, universitaires, etc.) et des algorithmes favorisant les contenus émotionnels qui divisent. «Des partis politiques et des médias ont parfois contribué à une normalisation de l’extrême droite à travers l’Europe, ce qui explique d’ailleurs qu’il leur est plus facile aujourd’hui que par le passé de percer électoralement. Des expressions comme “grand remplacement”, “priorité nationale” ou “ensauvagement de la nation” ont été récupérées par d’autres formations, ont été banalisées. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, des partis comme le Rassemblement national2, en pleine entreprise de dédiabolisation, tentaient encore de s’en distancier.» L’utilisation de ces mots dans la sphère politique et médiatique contribue également à en légitimer ses acteurs, singulièrement les mouvements d’extrême droite ou fascistes.

Bien qu’aucun parti ne se revendique comme étant «fasciste» ou «d’ex­trê­me droite» – préférant les ter­mes «nationaliste», «patriote», «iden­­­ti­tai­re» ou «sou­ve­rai­­­nis­te» –, il y a bien, pour l’expert du Crisp, des mouvements de propagation de ces idées, tant au Nord qu’au Sud du pays. «Des formations, comme le MR, essaient d’attirer des électeurs qui votaient traditionnellement pour des partis d’extrême droite. Je ne crois pas que le MR soit un parti d’extrême droite, mais il essaye clairement d’élargir sa base électorale. En faisant évoluer sa rhétorique et même certains de ses positionnements idéologiques, il est parvenu en juin 2024 à attirer des électeurs qui avaient voté à la droite de la droite cinq ans plus tôt.» D’anciens militants et cadres du parti d’extrême droite Chez Nous ont d’ailleurs rejoint le MR depuis lors.

Guerre culturelle et polarisation


«Nous vivons une période de polarisation très forte au sein de la société. Parmi les acteurs qui polarisent, on trouve notamment l’extrême droite et l’extrême gauche, mais pas seulement»
, affirme le chercheur, faisant notamment référence au président du MR. Dans sa guerre culturelle, le récit de la droite s’emploie également à mettre l’extrême droite et l’extrême gauche sur pied d’égalité en termes d’idéologie et de dangerosité. Georges-Louis Bouchez va d’ailleurs jusqu’à affirmer que «le monopole de la violence est à gauche».

Ce qui revient, finalement, à «fasciser» le mouvement antifa. «Sur le plan idéologique, une des caractéristiques du fascisme, c’est sa conception profondément iné­ga­litaire de la société, alors que chez les antifas, elle est à l’inverse égalitaire. Ce qui peut parfois prêter à confusion, c’est le rapport à la violence qu’entretiennent ces différents mouvements, que celle-ci soit appelée, commise ou justifiée. Ainsi, on retrouve parfois une forme de violence chez certains mouvements ou militants de gauche ou d’extrême gauche. Remarquons né­­­an­­­moins que si ce rap­port à la violence est parfois assumé – on y parle généralement d’autodéfense physique –, il ne fait pas l’unanimité dans les mouvements antifas», explique M. Biard.

Certains partis essaient d'attirer des électeurs qui votaient avant pour des partis d'extrême droite.

Détournement de revendications

Enfin, on assiste également un peu partout en Europe à une récupération manipulatrice de revendications syndicales par l’extrême droite, mêlant xénophobie et complotisme. Cette récupération ne vise pas à améliorer le sort des travailleurs, mais bien à poursuivre les visées nationalistes du fascisme. C’est le cas notamment lorsque l’extrême droite réutilise des revendications sur la défense de l’emploi en prônant la «préférence nationale» à l’embauche, ou lorsqu’elle aborde le droit des femmes sous l’angle du port du voile pour stigmatiser les musulmans. Ou encore lorsqu’elle dévoie la colère sociale face à l’inflation en orientant la responsabilité vers les institutions européennes ou l’immigration, plutôt que vers le patronat.


«Cette haine dessert les travailleurs,
affirme Malika Borbouse, responsable de la CSC Diversité. Certains courants politiques ont tout à gagner à jouer sur les menaces que causeraient les étrangers, les musulmans, etc., sur leur emploi, et à promettre qu’ils remettront de l’ordre une fois au pouvoir. Pourtant, les votes au Parlement européen témoignent du fait que les partis d’extrême droite votent en défaveur des travailleurs et des personnes pauvres. Il est vraiment temps d’essayer d’ouvrir les yeux des travailleurs qu’ils manipulent.»

Les syndicats comme cible

Qu’elle avance masquée en parasitant des revendications sociales pour infiltrer l’esprit des travailleurs en souffrance ou qu’elle tombe le masque dans un espace médiatique ou politique ouvert, voire soutenant, à ses idées, la peste brune contamine la société avec une virulence inédite qui passe, entre autres, par la décrédibilisation des contre-pouvoirs. «Les syndicats sont une de leurs cibles parce qu’ils unissent les travailleurs et, via l’éducation permanente, les amènent à forger un esprit critique par rapport à leurs propos, ajoute Malika Borbouse. Pour faire face à leurs idées, les délégués CSC signent, lorsqu’ils sont élus, un document dans lequel ils s’engagent à défendre tout le monde de manière égalitaire. Nous avons éga­lement mis en place divers outils de formation à leur attention sur ce sujet, parmi lesquels un escape game visant à les amener à se poser les bonnes questions face aux idées de l’extrême droite. Son succès est un signal positif.»

Face au danger mortel que représente le fascisme et l’extrême droite pour la dé­mocratie, commémorer ce 8 mai revêtira cette année une importance symbolique et démocratique capitale.

Les syndicats sont ciblés par l'extrême droite car ils unissent les travailleurs et forgent leur esprit critique.


1. Le Crisp, Centre de recherche et d’information socio-politique, est un organisme indépendant qui a pour objet l'étude de la décision politique en Belgique et dans le cadre européen, NDLR.


2. Le Rassemblement national (anciennement Front national) est un parti d'extrême droite français, NDLR.


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